« Ma rencontre déterminante avec l'Afrique (18 ans) intériorisée, avec mon vécu, mon parcours artistique, mes recherches de matières, lumière, couleurs et expressions. Mes études sur les signes, les symboles graphiques, les écritures des civilisations africaines, animées de fenêtres, de lucarnes qui s'ouvrent sur une maison intérieure.
Vivant au Sénégal, je me tournerais naturellement vers les œuvres de Léopold Sédar Senghor et le dialogue des cultures. Un voyage symbolique et esthétique, une synergie entre peintures et écritures.

Vingt années sur le continent, de retour en France, j'évoluerais vers un langage pictural moins traditionnel et des créations plus contemporaines. Suite à la perte d'un être cher, mes œuvres suivront une nouvelle orientation, animée de recherches et de sens, ayant pour thématique le deuil, la mémoire, la disparition. Une série de questionnements sur la relation au corps, à l'intime, à la mort et la naissance des grands volumes textiles, des tissus sculptures, totems, des vêtements mémoire, habits habités, passage entre deux mondes, sorte de grands boubous funéraires, vêtements cultes, rituels, dépouilles mortelles, linceuls, reliques. (collection 2008-2011)

Le drap nu, usagé, matériau pauvre, traversé par le temps, patiné, ciré, vieilli, craquelé, cousu, maltraité comme un corps, une vieille peau, vient remplacer le support toile. Ce drap dépouille, lieu de l'intime, support ordinaire, objet du quotidien, celui qui nous enveloppe de la naissance à la mort, devient alors sacré, symbolique, visionnaire . De même la présence des cartes routières, des cartes d'état major, des billets de transport, de vieilles photos et correspondances, des avis de décès, des identités disparues, des mèches de cheveux, la terre, la cendre, la cire translucide qui paralyse, embaume, immortalise. Pigments, couleurs monochromes, goudrons, collages mais aussi nœuds, coutures, liens, ruptures, tracés, accidents, itinéraires de vies, écritures marbrées de teintures végétales.

Enfin l'omniprésence des coutures, la réparation des draps déchirés, effilés, noués, portant les stigmates du temps, les cicatrices de l'absence, puis le tracé de lignes de vie, d'itinéraires de voyage, d'impasses, de carrefours. Les nœuds, les liens, les attaches, le drap traité comme un corps, lieu de tous les marquages, de toutes les blessures, de toutes les traces.
Certaines œuvres monumentales seront travaillées de façon bilatérales, des deux côtés, destinées à être suspendues dans l'espace , entre ciel et terre, tel un parcours de vie. Demeures portables, habits mythiques, dépouilles intimes, un voyage initiatique dans le temps.

Ce drap suivra les transformations de mon deuil, tel une renaissance, pour s'érotiser, redevenir chair, lieu de l'intime, « INDESSENS ». Une collection nouvelle (2012-2013) où le support de l'art n'est qu'une façon très personnelle de traiter à la fois de la mort et de la sexualité. Alors le caché, le découvert, le suggéré, le voilé-dévoilé, les espaces séquences comme des scènes de vie, des clins d’œil de vie séquence, entre pudeur et dévoilement.

Je ne cesserais d'aller du drap à la toile, notamment dans la série des monochromes rouges, (collection 2011), peintures touchantes, toiles charnelles, tissus de chair où les points de couture, suture, stigmates du temps, sont mis à l'honneur, bruts et traités de marquages, d'écritures et de scarifications. Le rouge dans son paroxysme écarlate, sensuel, émotionnel et ce besoin de faire toujours corps avec la toile.

Enfin la collection « Renaissance » (2013) où je reprends dans mes toiles, le sujet des séquences et montages photos, traités dans les grands volumes érotisés, tel un fil conducteur, une trame jamais rompue. Le choix délibéré de trois couleurs dominantes, les collages, la présence de coutures, de tissus, de voilages à identité féminine et la sensualité du toucher.

Les peintures touchantes et cette permanence poétique et profonde du toucher pour exister.
Un dialogue charnel entre la toile et ce qui la recouvre.

En effet depuis ma rencontre avec l'Afrique, la couture est une écriture, un langage primitif, originel, une empreinte digitale, une inscription dans la toile, une signature, comme un acte premier.

De la toile au drap, tissus de corps et de chair aux formes organiques sur papier, je diversifierais mes supports de création, d'intervention comme des étapes d'évolution et de transformation. "Une traversée humaine à fleur de peau, entre, Temps, Mémoire, Traces, Langages, Lignes, Souvenirs, Fragments. "

Sylvie Gérard